J'ai un ami qui n'écrira jamais parce qu'il sait trop bien ce que c'est que bien écrire mais ce que cet ami ne sait pas c'est que l'on écrit pas avec cette intention là qui est de bien écrire ni même celle de dire quelque chose de bien sinon que l'amour de l'écriture c'est comme l'amour tout court: c'est lui qui nous porte et il y aurait mille manières d'écrire comme il y aurait mille manières de faire l'amour.
Chez certains on verrait toute l'expérience qu'ils en ont et on les aimerait pour cela, quand chez d'autres on verrait toute l'innocence qu'ils ont dans cette même pratique et on les aimerait aussi pour cela. De Valéry Larbaud on dit, je sais, que c'est un écrivain qui écrit pour des écrivains et ce serait dire pour des amoureux de la littérature quand avec lui je nage dans la vie comme dans une eau limpide qui est son style.
Est-ce entendre par là qu'un écrivain doit tout à son style, ce qui est moins à ce qu'il dit qu'à comment il le dit, et que le plus brute des hommes c'est encore à cela qu'il goûte quand il lit même s'il n'en retiendra que le côté anecdotique qui est ce que l'on y raconte dans son livre. J'ai lui tant de livres dont j'ai oublié l'histoire mais je saurais encore dire s'ils m'ont plu, oui! l'histoire est anecdotique.
On ne se tromperait pas alors en disant que le style c'est l'homme mais on n'irait pas assez loin: le style c'est l'homme qui écrit, il n'écrirait pas sans style. Il se trouve cependant parmi mes amis qui affirme que je n'ai pas de style ce qui me met au rang d'écrivains dont ils ignorent jusqu'au nom et que je tairais ici par modestie, mais s'ils savaient que c'est le style qui commande à l'écriture ils ne diraient pas une telle ineptie.
J'ai dit l'amour, j'ai dit l'écriture, j'ajoute qu'il y a peu de pratiques où l'homme se trouve engagé tout entier et c'est pourquoi une fois qu'il y a goûté il ne peut plus s'en passer, car jamais autant qu'en elles il n'a existé et cette existence c'est sa signature ou son style, ce qui me renvoie à cette tirade du nez de Cyrano de Bergerac qu'aimait tant à faire mon ami R: "Ah! non! c'est un peu court, jeune homme!
Eh bien oui, c'est un peut court et les femmes peuvent me le reprocher et les hommes qui me lisent peuvent me le reprocher comme on peut reprocher à quelqu'un son style; mais c'est pour faire bref que j'aime Alain et Montaigne et Pascal et tant d'autres qui n'écrivent pas des romans fleuves mais ont des propos que l'on peut tenir pour anodins et reprocher qu'ils ne tiennent pas la longueur quand ils ne peuvent être autrement vivants.
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