mercredi 1 avril 2026

La vie politique


Il voulait dire quelque chose sur l'existence et la connaissance, quelque chose qu'il ne savait s'il arriverait à la dire, parce qu'elle n'existait pas avant qu'il l'eut dite, en tout cas pas pour lui, et c'est cette arrivée des choses à l'existence qui lui importait quand il écrivait, leur surgissement.

C'est avec Roland qu'il avait parlé de Jaime, que Jaime viendrait le voir et il en était arrivé à lui dire que Jaime avait été un proche d'Allende mais il n'avait pas su nommer ce dictateur qui lui avait succédé, Pinochet lui avait dit Roland, oui Pinochet qui avait fait que Jaime dû quitter le Chili pour la France. D'après les conversations qu'il avait eu avec Jaime il aurait dû cependant s'en rappeler de Pinochet.

Mais l'existence de Pinochet et la sienne n'avaient pas coïncidé au point que ce dernier entra dans sa vie, en fit partie comme elle avait fait partie de celle de Jaime; elle en avait aussi fait partie, mais dans une moindre mesure, de celle de Roland toujours au courant et suivant au plus près l'actualité politique de son temps, s'y intéressant fortement.

On n'aurait pu en dire autant de lui, mais ce n'était pas tout. Bien sûr, il en avait eu connaissance comme tout le monde de l'existence de ce dictateur d'Amérique Latine mais on sait ce qu'il en ait de ces connaissances: elles viennent et elles partent. Et ceci pour autant qu'elles ne sont pas bien accrochés à notre vie. Il en faut pourtant peu, pensa t-il, pour qu'elles soient définitives.

C'est qu'il n'aurait jamais oublié Pompidou, et à quoi cela tenait-il?, à presque rien, cela tenait comme ce portrait accroché dans le bureau du secrétaire de mairie, parce que son père directeur d'école d'un petit village de Normandie avait fait office de secrétaire de mairie et que c'est là qu'il avait vu le portrait de Pompidou alors en exercice jusqu'au jour où on l'avait décroché. 

Pinochet n'était pas un souvenir pour lui parce qu'il n'avait pas existé pour lui alors qu'il existait; il n'avait pris connaissance de la vie de Pinochet que furtivement et distraitement au journal télévisé et parce qu'après Jaime lui en avait parlé mais ça n'avait pas suffi à le faire entrer dans sa vie tandis que c'était différent pour tous ceux avec qui il avait dû vivre bon gré mal gré.

Il ne pouvait comprendre alors tous ces discours enflammés que l'on pouvait tenir sur ceux qui n'avaient pas enflammé nos vies sinon que c'était le poids et la force de l'idéologie qui étrangement n'aurait sur lui aucun poids et aucune force d'où aucune prise sur sa vie. On pouvait maintenant le taxer d'égoïste, d'indifférent, mais la vie de chacun n'était-elle pas égoïste, indifférente, à la mort de tout autre que lui. 

Il comprenait alors les limites de la connaissance (de l'information, des actualités, fussent-elles brûlantes) sur les existences et que tout embrasement n'était qu'idéologique et ne venant pas du cœur mais de l'esprit où il pouvait conduire le troupeau des hommes et qu'il préférerait lui s'en tenir à sa propre existence comme à sa propre expérience de la vie telle qu'il y avait été confronté, et sur le reste s'abstenir.

Cela voulait dire une certaine défiance vis à vis de cette connaissance qui n'était pas naturelle ou coexistante mais artificiellement insérée comme une bouture qui prendrait ou ne prendrait pas vie en nous; cette vie artificielle il l'appellerait vie politique et sa défiance allait à la politique, ouverture à l'autre certes, mais qui était-il l'autre sinon le politiquement correct, autrement il n'existerait pas à nos yeux.

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