Le meilleur instrument c'est la voix, et la meilleure voix devait être la voix de cet homme là, et qui l'avait entendu en parlait comme de la voix d'un ange. Il devait se propager comme une onde qui faisait vibrer les âmes que tout le monde se mettait alors à chanter. En ce temps là il y avait beaucoup de chanteurs et de musiciens dans le métro parisien qu'à peine on les écoutait. Ils sévissaient régulièrement sur les mêmes lignes aux mêmes heures et faisaient la manche après. Parfois il pouvait arriver que l'un d'entre eux eut un petit public et que ce dernier mis la main à la poche. La plupart du temps on s'empressait de descendre. Beaucoup, il est vrai, les écouteurs dans les oreilles n'auraient pu rien entendre.
Cela rendait d'autant plus improbable l'exploit réalisé à chaque fois par celui que dorénavant on appelait l'ange pour sa voix mais aussi pour ses apparitions inattendues, car ce n'était jamais à la même heure ni sur la même ligne ni entre les mêmes stations de métro qu'on avait l'incommensurable chance de l'entendre et de s'en émouvoir, les écouteurs n'y faisaient rien, c'était, faut-il le répéter, comme si l'âme de chacun transpercée par un son inouï se mettait à vibrer à l'unisson d'autres âmes, et c'était, on l'a dit, que tout le monde dans le compartiment se mettait alors à chanter.
Si je me permets d'en parler c'est qu'il m'est arrivé à trois ou quatre reprises pour être un usager du métro, et c'était donc jamais au même endroit ni au même moment, de tomber sur lui: l'ange. En fait il me faut maintenant le dire: c'était plutôt un petit démon, il en avait toute l'apparence et le regard mais sa voix, aussitôt qu'il entonnait les premières paroles, vous ravissait. Et c'était comme dans une hystérie générale que vous vous retrouviez pris. Un instant d'amour certes mais dans tout ce que le dit instant a de plus diabolique. Un épanchement des sens qui ne semblait pas s'arrêter à l'ouïe. Une jouissance générale qui se passerait de foutre. Une orgie qui se passerait des corps.
Mais il n'en resterait pas moins qu'aussi groggy qu'honteux, comme après tout moment de plaisir véritable, tout le monde s'en retirait n'en croyant pas, c'est le cas de le dire, ses oreilles. C'est pourquoi jusque là le bruit ou la rumeur, que dis-je, la voix ne s'est pas propagée, et que rien n'ait été fait soit pour la célébrer soit pour l'empêcher de détourner d'honorables citadins de leur quotidien. Je me sentis en effet perdu après l'avoir entendue: ne sachant plus bien où j'allais et pourquoi, la raison de tout mon être chamboulé par la mélodie et ses harmonies. En fait, j'y connais rien en matière de chant et de musique et tout ce que je peux affirmer c'est que jamais aucun son ne m'avait autant éprouvé.
Je crois que si d'autres témoins que moi pouvaient s'exprimer, mais je sais d'avance qu'aucun ne le fera, que plus que moi mélomanes (ce qui n'est pas difficile) auront été plus que moi troublés, pour ne pas dire perturbés, et ne diront un traître mot à propos de l'ange. Et je dis l'ange parce que c'est ce que nous disions tous: l'ange, comme s'il se fut agit d'une apparition quand d'abord nous l'entendîmes puis le vîmes, et ce que nous vîmes semblait corroborer ce que nous entendîmes, à moins que ce ne soit l'inverse. C'est que j'en suis encore comme tout ébloui ou tout ouï.
Je dois avouer que je ne l'ai pas vu faire la manche après et qu'on ne pourrait retenir ce grief non plus contre lui, parce que la mendicité est interdite dans l'enceinte du métro et que personne n'aurait oser ou pu descendre s'il n'était descendu, de sorte que pour un moment on aurait cru que tout le monde voulait le suivre, aller où il allait; et sans doute cela fût-il un temps, le temps que chacun retrouve ses esprits car sa voix s'était tue et bientôt il disparut perdu dans la foule on dirait, mais c'était la foule qui semblait perdue ou ne plus se retrouver: anonyme et désenchantée.
Ne m'en veuillez pas trop si cela est mal écrit et ne rend pas bien, ne peut rendre au mieux, ce que j'ai vu et entendu, ce que vous pouvez voir et entendre à votre tour dans le métro pour un peu que vous en soyez comme moi un usager dont on dirait la raison chancelante, et en effet elle chancela comme chancèlera la vôtre après avoir vu et entendu ce que j'ai vu et entendu, c'est-à-dire la voix de l'ange. Et si cela vous est donné une seule fois, comme je ne peux douter que cela soit arrivé à beaucoup d'entre vous déjà qui ne sauraient comme moi s'en vanter mais qui se tiennent coi, vous en serez alors (les autres, ceux qui n'ont pas eu cette chance) à vie transformés.
Maintenant s'il ne vous est pas arrivé encore de rencontrer l'ange il ne faut pas désespérer sachant qu'à la différence de nombre de ses coreligionnaires qu'on peut voir et entendre toujours sur les mêmes lignes et aux mêmes heures, l'ange c'est partout et à tout moment qu'il peut vous apparaitre si tant est que l'on puisse parler d'apparition pour une voix, un regard peut-être, à moins que ce ne soit une lumière, car il ne me souvient de rien de plus qui m'est frappé; plutôt les gens qui se sont mis soudain à chanter et leurs yeux à s'illuminer quoiqu'un peu tous révulsés.
Il y a bien sûr toujours des gens incrédules et à ceux-là je ne chercherais pas à les convaincre mais chercherais plutôt et seulement à les prévenir contre leur incrédulité car elle seule pourrait faire qu'ils ne virent ni n'entendirent jamais la voix de l'ange, or on ne pourrait souhaiter pire à ses ennemis. C'est que quand cela fait irruption dans votre quotidien c'est votre quotidien qui s'en trouve changé et vous avec. Et je ne sais combien d'opportunités sont offertes aux usagers du métro parisien de voir l'ange, ou plus précisément d'entendre la voix de l'ange, mais que c'est beaucoup plus réjouissant que le grincement des pneumatiques ou le crissement de la ferraille, d'où il vaudrait mieux ne pas manquer ce qui au moins pour un temps met fin à tous ces bruits, à tout ce qui n'est pas chant, ou voix tout simplement et qui ne peut-être dans tout ce fracas, dans toute cette frayeur, que la voix de l'ange.
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