vendredi 27 décembre 2024

L'être seul


Quand on dit qu'un être est profondément malheureux on doit entendre qu'il est profondément seul. Cette solitude qui affecte nos relations extérieures ne serait rien en comparaison de celle qui nous affecterait intérieurement. Le criminel est effroyablement seul. Aussi l'est l'homme bon. Aussi quand, comme autant d'illusions, toutes nos croyances sont tombées. Unamuno, ce philosophe espagnol la rattachait à l'immortalité la croyance. C'est qu'on ne veut pas mourir. Mais c'est aussi qu'on ne veut pas être seul. Les croyants parle d'une Présence avec un P majuscule, une présence majuscule. Quand le commun des mortels se satisferait de celle de sa petite amie ou de son petit ami. Mais là non plus il ne s'agit pas seulement d'une présence physique. C'est bien dans notre intimité que l'on ne veut pas être seul, ce qui revient à dire se sentir seul, car l'on peut bien être entouré que l'on ne s'en sentirait pas moins seul d'où l'expression: "un être vous manque et tout est dépeuplé" car c'est l'être qu'il y a en vous, que vous portez comme il vous porte. L'enfant est le premier à se sentir porter comme il peut aussi se sentir abandonner par ses parents. C'est la première présence comme cela peut être aussi la première absence et par conséquent déterminante, faisant de lui à jamais un être profondément malheureux, c'est-à-dire profondément seul.

Quand on dit être seul il faut penser à tout cela, alors que l'on dit que quelqu'un est seul quand on ne voit personne avec lui. "Il n'y a que le méchant qui soit seul" écrivait Diderot à Rousseau de qui l'on connait: "l'homme naît bon, c'est la société qui le corrompt". Et s'il en est ainsi c'est effectivement l'homme bon qui devrait se sentir un peu seul dans un monde de méchants qui eux ne manqueraient pas de compères. "Trop bon trop con" qu'on dit aussi et si encore l'on se contentait de le dire et pas de faire passer celui qui est bon pour un con, car c'est bien cela qui se passe et de cela que l'on se défend; et si la connerie confine comme la solitude confine voilà notre homme bon confiné et c'est un enfermement ou confinement intérieur car il ne faudrait pas se montrer trop bon, c'est-à-dire trop con. C'est pourquoi à la solitude du criminel j'ai voulu opposer la solitude de l'homme bon.

On a parlé de profondément malheureux comme de profondément seul aussi l'être seul tend à s'occuper et il en advient ici comme il en advint ailleurs et c'est que si ses occupations lui sont extérieures elles ne font que le distraire de lui-même, que de l'aliéner. Il s'affaire comme pour se distraire qui est se distraire de lui-même et il y aurait volonté de se perdre plutôt que de se trouver si ses occupations ne lui étaient pas dictés de l'extérieur plutôt que de l'intérieur, par la société, par les autres, plutôt que par lui-même. Cette habitude prise il n'en dérogera plus cependant: toujours il cherchera à se distraire, toujours il sera vacant, c'est-à-dire disponible à toute distraction, mais à rien qui ne l'occupe vraiment d'où ce sentiment de profonde solitude, et l'être profondément seul est on l'a vu profondément malheureux quand la béatitude sera l'état de celui qui s'est trouvé, qui s'est trouvé comme qui a trouvé dieu. 

Pour cela il faudrait d'abord répondre à Socrate qui nous demande de nous connaître nous-mêmes et se connaître soi-même permettrait de connaître les autres, et pourquoi pas dieu. S'occuper est s'occuper de soi, mais cette occupation de soi n'est pas forcément faite de soi qui ne serait rien, mais de l'autre qui serait tout pour nous, et cela peut être comme on l'a vu la petite amie ou dieu, la place n'est plus vacante mais occupée par dieu ou la petite amie, ou par les parents pour les enfants dont les parents s'occupent et sont occupés à leur tour par leurs enfants, mais on peut l'être aussi par la chose que l'on fait, occupé, si elle tient à nous autant qu'on tient à elle. Dans l'occupation mutuelle l'autre comme la chose que l'on ferait nous occuperait autant que l'on s'occuperait d'elle et ça s'appelle l'amour (l'amour des êtres comme des choses que l'on fait et nous occupent) et fin de la solitude: l'être n'est plus seul, il est à ce qui est comme il est à ce qu'il fait, il est à ce qui l'occupe.

CITATION

Extrait de La dialectique de la raison de M Horkheimer et Theodor W. Adorno: "La solitude absolue de l'individu renvoyé de force à son propre moi et dont toute l'existence consistera a dominer du matériel et à suivre le rythme monotone du travail: voilà l'effroyable spectre qui hante l'existence de l'homme dans le monde moderne. L'isolement radical et la réduction radicale au même néant sans espoir sont identiques."

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire