jeudi 7 novembre 2024

Un auteur et son lecteur


Si Beale Street pouvait parler est un DVD emprunté à la bibliothèque et surtout choisi au hasard, par ce même hasard qui sans doute vingt ans auparavant m'avait fait emprunter un recueil de nouvelles de James Baldwin. Eh bien, ce film serait tiré d'un roman de James Baldwin. Quelle ne fut pas ma stupéfaction. La même stupéfaction que je ressentis à la lecture de ses nouvelles. Non, je n'étais pas ce Blanc qui compatissait au sort des Noirs. Car si l'on m'avait demandé alors que je lisais Baldwin ce qui me faisait lire Baldwin et c'était la même chose qui me faisait voir Si Beale Street pouvait parler, j'aurais été tout aussi gêné pour y répondre. C'est cependant ce que je vais essayer de faire, car il m'aura fallu toutes ces années pour le comprendre, aussi que ce film me renvoya au livre de Baldwin. Quand je lus Baldwin, et je pouvais le dire maintenant en toute certitude, je n'étais pas plus un Blanc qu'un de ses personnages Noirs auxquels je me serais identifié, pas plus que je ne m'étais identifié à aucun personnage Noir ou Blanc du film, j'étais Baldwin. 

Mais enfin Baldwin est homo et noir et toi tu es hétéro et blanc. D'où le choc répété de cette révélation. Ni la couleur de ma peau ni mon inclination sexuelle ne me prévenaient d'une telle incidence, qui survint et me frappa lors de ma lecture et revint des années après me frapper encore avec Si Beale Street pouvait parler. Oui, moi aussi si je pouvais parler comme Baldwin je ne parlerais pas autrement que Baldwin. Jamais je n'avais senti un esprit si proche du mien. Non, je ne le connaissais pas très bien. Oh non, je n'étais pas un spécialiste de Baldwin ni je n'aspirais à le devenir, mais c'est un peu comme ceux qui d'un premier coup d'œil ont compris ce qu'ils leur arrivent ou plutôt qui n'ont pas compris ce qu'ils leur arrivent, car il serait plus exact de dire que quand je lus quelques nouvelles de Baldwin je ne compris pas tout de suite ce qui m'arrivait car tout m'était à la fois si étranger et si proche par l'esprit, par le sentiment; si ce n'était pas ce que j'avais vécu c'était comment j'avais vécu ce que j'avais vécu. Je ne pouvais même pas dire que j'aimais Baldwin parce que cela aurait été comme dire que je m'aimais, que j'aimais ce que je pensais, que j'aimais ce que je ressentais, chose que Baldwin lui-même n'aurait peut-être pas pu dire; et qui peut dire qu'il aime jusqu'à sa souffrance et ses tourments, ce qui l'inquiète et qui l'agite mais qui le fait vivre enfin.

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