samedi 8 juin 2024

Le repas


Je ne sais pas si cette envie irrépressible qui est comme une envie de manger quand on a faim mais qui n'est pas non plus une envie de manger, qui est une envie qui de manger ne se satisfait pas, me mènera plus loin que quelques lignes écrites avec appétit, et si je parle d'appétit c'est que je ne sais pas non plus si c'est le corps ou l'esprit qui écrit. Quand je les ai vus à table j'ai pourtant pensé tout de suite que c'était le corps qui reprenait le dessus, le corps dans son égoïsme naturel qui ne demandait qu'à se nourrir. C'en était fini en effet de notre conversation généreuse et ouverte, de notre écoute de l'autre, on mangeait chacun de son côté, chacun dans son assiette; l'esprit avait eu sa part c'était maintenant au tour du corps et les conversations même avaient changé de nature, on voyait bien que c'était le corps qui parlait, qui s'était mis à parler, et il parlait mieux de chacun qu'on avait voulu parler de tous. Je me taisais. Je mangeais. J'étais resté bêtement comme un retardataire sur la même longueur d'onde quand ce n'était plus que les corps qui parlaient, et ce n'était pas sur la même longueur d'onde, c'est pourquoi de partout il m'arrivait des bribes de conversations, comme des morceaux de corps, parce qu'il faisait bien corps avec la personne mais avec la personne qui n'avait jusque là pas parlé avec son corps, et c'était presque comme une autre personne que je découvrais. En fait je ne découvrais rien sinon que je retrouvais ces corps, cette bataille des corps, dans laquelle j'avais toujours eu maille à partir, qui ne m'avait jamais bien réussi, où je n'avais jamais réussi à être, et c'était d'existence physique que je devais manquer; et je restais là à nourrir ce corps qui n'arrivait pas à s'exprimer comme les autres. Un journaliste du Monde avait été invité. Il avait écrit un livre et il avait voulu en parler. Mais à table il ne parlait plus qu'avec son voisin de table et toute la tablée ne parlait plus qu'avec son voisin de table. Le débat ne s'était pas poursuivie. Le débat ne faisait plus débat. Tout le monde était passé à table. Et je voyais bien ce qu'était la société. Et je voyais bien ce qu'était la société quand elle passait à table. Et qu'il y avait fatalement un moment où il fallait passer à table. Alors c'était les corps qui parlaient. Tout le monde ne faisait plus corps qu'avec son assiette. On ne peut pas faire taire les corps trop longtemps. Il y a des nécessités organiques qui nous rappellent à notre corps, à son existence et nous disent que cette existence c'est la nôtre, qu'elle est individuelle et physique, avant d'être plurielle et sociale. J'étais largué avec mon corps comme une ancre, une ancre sans ancrage, qui n'avait pas touché le fond, ballotée par les courants, chutant inexorablement vers des profondeurs insoupçonnées, que la descente était longue et ennuyeuse, comme il me pesait. Tous ces esprits charmants et charmeurs s'étaient tus pour laisser place à des corps avides et c'était cette avidité qui parlait, à quoi je reconnaissais le langage du corps bien que je ne l'entendis que morcelé, sans unité, sans harmonie, dans un brouhaha général, avec quelques prises de becs dans la mêlée, et je savais que c'était tout ce que je craignais, ce retour à la normalité, ce désenchantement. Esprit où es tu? On aurait dit que l'esprit qui les animait les avait quitté. Qu'il n'avait pas droit d'existence au même titre que le corps. Qu'il était un parfum d'humanité. Une essence rare que distillaient les corps que dans des instants uniques et privilégiés. Un luxe qu'on s'offrait. Mais l'ordinaire reprenait vite le dessus. Mais on ne pourrait pas vivre dans le luxe. Il fallait manger, manger et être mangés. De nouveau on s'entre-dévorait.

CITATION

"L'homme est différent de moi et de vous.  Ce qui pense n'est jamais ce à quoi il pense; et le premier étant une forme avec une voix, l'autre prend toutes les formes et toutes les voix. Par là, nul n'est l'homme" Mr Teste de Paul Valéry

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