Il avait pris quatre livres qu'il avait déposés sur la table de nuit près de son lit bien qu'il savait qu'il ne les lirait pas, en tout cas pas ce soir là parce qu'il était mort de fatigue et se couchait tard, après ce reportage à la télé sur Kafka qu'il n'avait pas vraiment écouté parce que déjà il s'endormait. Le matin il s'était levé tôt bien qu'il n'eut rien fait de sa journée que l'on put considéré comme fatiguant hormis cette tentative répétée de se tracter à la force des bras et cette autre tentative allongé sur un banc de soulever aussi à de nombreuses reprises une charge relativement lourde pour son âge puis après il avait quitté la salle de sport et pris une douche froide pour faire descendre la température du corps aussi que pour se maintenir éveillé, à peine mangé et but du thé. Il y avait ces quatre livres que dans la journée il avait emprunté à la bibliothèque de son quartier. Jamais il n'aurait le temps de les lire. C'était bien le problème. C'était pareil quand il mangeait. Qu'il était aussi affamé. "Tu as les yeux plus gros que le ventre" qu'on lui disait quand il ne finissait pas son assiette. Ces livres il le savait il n'aurait jamais le temps de les lire. Il lisait comme il mangeait. Lentement. Et puis il en prenait trop. Il aurait voulu tout manger. Il aurait voulu tout lire. Il n'aurait pas assez d'une vie qu'il se disait. Il fallait aussi qu'il lise en marchant, et il faisait les cents pas dans la cuisine son livre à la main pour ne pas s'endormir. Puis il finissait par rejoindre son lit. Mais ce soir après Kafka c'est directement à sa chambre qu'il se rendit. Pourtant il prit les quatre livres qu'il posa sur la table de nuit avant d'éteindre la lampe. Les livres n'auraient jamais été que ça pour lui: une compagnie. Et ce soir il n'avait pas la force de les lire. Mais ils étaient là. Leur seul présence lui suffirait. Il y avait un temps, et c'était quand il était plus jeune, il en lisait plusieurs à la fois. C'était ce qu'il était encore supposé faire mais s'avérait de moins en moins vrai. En fait il ne lisait plus que très peu mais empruntait toujours autant de livres. Forcément il devait arrivé un jour ou plus précisément un soir comme ce soir là où il se contenterait de les tenir près de lui et de s'endormir sans en avoir rien lu. Mais de les avoir là à portée de main devait le rassurer. Dès son réveil. Il n'était pas sûr non plus que dès son réveil. Il ne se réveillait pas non plus avec une envie de lire comme on a une envie de déjeuner. Et puis son esprit était toujours en éveil. C'était son esprit qui avait toujours besoin d'être nourri. Qui sentait comme un petit creux. Même un vide énorme qui ne serait jamais rassasié, comblé. Il aurait voulu que ce qu'il y avait dans les livres passa directement dans son esprit sans qu'il eut à les lire, comme d'esprit à esprit, une transmission de pensée. Mieux encore. Que durant son sommeil Walter Benjamin se fut entretenu avec lui d'"Expérience et pauvreté", que Cioran lui eut religieusement fait la lecture de son "bréviaire des vaincus", qu'avec Bertolt Brecht il soit allé "Dans la jungle des villes", et que Paul Valéry lui eut parlé de son Monsieur Teste. Mais sans doute était-ce trop leur en demander. Mais sans doute n'en savait-il plus rien eux-mêmes. Leur œuvre leur avait survécu. Leur œuvre leur avait survécu si lui, entre autres lecteurs, les lirait.
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