Quand on parle d'indépendance matérielle tout le monde s'accorde à dire qu'il est bon de l'obtenir: que les enfants gagnent leur indépendance matérielle vis à vis des parents, que la femme gagne son indépendance matérielle vis à vis de l'homme; mais que je fasse que mon bonheur ne dépende pas d'autrui, que j'aille le chercher là où il ne peut m'être ôté, que je me nourrisse comme qui dirait de ma propre substance, que je me passe de l'acquiescement de tous, que je poursuive délibérément et indépendamment une voie qui ne soit pas une voie commune ou toute tracée, que je m'invente à mesure que je l'invente, cette indépendance d'esprit passerait plutôt pour de l'égocentrisme qui est tout ramené à soi et je veux en effet que rien ne m'écarte de moi, car c'est en moi-même que je veux trouver mon bonheur, et je ne crois pas qu'il soit possible de l'être autrement: heureux, que de le faire dépendre des autres serait la meilleure façon que de s'offrir à l'arbitraire et à l'aléatoire, qu'il ne résulte pas d'un travail personnel qui est le seul que je puisse fournir mais du travail des autres qui est ce sur quoi je ne peux ni compter ni reposer. On dit que l'on ne peut être complètement étranger aux autres, certes, mais l'on accepte trop souvent et trop facilement d'être étranger à soi-même pour "faire comme les autres", pour "être comme les autres". On dit: "tu te crois différent" ce qui revient à dire "tu te crois meilleur que les autres" ou "tu veux te distinguer". Tout cela n'étant qu'injonction a être comme les autres, la négation de la différence et surtout de l'indépendance d'esprit. Le semblable c'est la société. Le différent c'est l'homme. Aucun homme n'est pareil à son semblable. Il n'y a pas de semblable, ou plutôt il n'y a de semblables que pour la société, voilà la chimère qui est vendue comme réalité désirable, souhaitée, par la société qu'on appellera alors la société du semblable, proposant ainsi un bonheur collectif où tout le monde doit se retrouver parce que tout le monde est semblable. Aussi l'on va tous sur les sentiers de la guerre ou l'on fume tous le calumet de la paix. Aussi l'on salut tous César ou l'on voue tous un tel au pilori. En appeler à l'indépendance d'esprit n'est rien de moins que d'en appeler à la voix de l'homme qui se distingue de la voix de la société. La voix de la société dispose pour se faire entendre d'un haut parleur, et cet haut parleur c'est la voix de millions d'êtres semblables et fiers de leur indépendance matérielle, quand il est plus dur de la gagner pour qui marque une indépendance d'esprit, car à cette indépendance d'esprit la société fait obstacle en lui ôtant les moyens matériels d'existence comme de se faire entendre, tandis qu'elle l'accorde plus facilement, cette indépendance matérielle, comme la possibilité de se faire entendre, à qui n'aurait pas l'outrecuidance de gagner vis à vis d'elle une indépendance de pensée qui est la véritable indépendance d'être.
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