jeudi 20 avril 2023

L'homme société

 

J’aime à opposer l’homme nature et l’homme société bien qu’ils coexistent en chacun de nous à des degrés différents et n’aient peut-être jamais vécus de façon séparée en des corps distincts. Tandis que l’un se ri de tout, n’a de sincérité ni dans les pensées ni dans les sentiments, l’autre prend tout trop au sérieux ; mais il faut voir que chacun est fait pour un milieu, aptitude pour l’un, inaptitude pour l’autre, pour qui le milieu de la société n’est pas le milieu naturel, tandis que dans l’un on vit dans l’autre on survit ; et l’homme nature est le champion de la survie alors que l’homme société est le champion de la mondanité, de lui seul on dit qu’il sait vivre, et en effet il sait vivre en société, il en maîtrise les codes que l’autre qui s’applique à survivre ignore. On dira de lui cependant qu’il est le prédateur et il l’est certainement mais encore une fois dans un milieu différent et naturel, tandis qu’en société le véritable prédateur dont il sera alors la proie est l’homme société et tous les instincts de survie du premier seront par ce dernier tournés en dérision car il se moque de tout jusque de sa propre nature qui est la nature de l’homme appelé à vivre ou plutôt à survivre dans la nature, et non pas dans la société. Qui n’a pas rencontré cet homme qui est comme un poisson dans l’eau en société et aussi cet autre qui en société est comme un poisson qu’on aurait sorti hors de l’eau, son élément naturel. Mais comme ils sont gauches et empruntés tous les deux, l'homme nature et l'homme société, quand on les trouve déplacés de leur milieu d’origine. On me dira que tout le monde venant au monde vient à la société, mais comme il en est de plus riches et d’autres de plus pauvres, il en est de plus riches en société tant et si bien qu’on peut dire qu’ils sont nés en société, et d’autres de plus pauvres en société tant et si bien qu’on peut dire (sans trop mentir) qu’ils ne sont pas nés en société. Et ces derniers au regard de la société font figure d’êtres frustres et barbares, peu intelligents pour n’avoir pas développer cette intelligence qui est d’abord savoir vivre en société ; tandis que la subtilité ou malice des autres passe pour être l’intelligence que l’on mesure alors à son degré de sophistication qui est d’artificialité, tout cela il est vrai fort impropre pour vivre dans la nature mais qui fait si bien salon. Et ils sourient tout le temps tandis que les autres a quoi souriraient-ils, ce sourire il est vrai serait plutôt déplacé en plein milieu de la nature, des montagnes ou des mers, mais voilà ils n’y sont plus tandis qu’il s’y croit encore l'homme nature ou se comporte comme s’il y était encore, et dans les villes où il est maintenant aux autres mêlés il fait bien triste figure.

Il m’arrive de rencontrer les uns et les autres, ou bien plutôt il m’arrive de rencontrer en chacun plus de l’un ou plus de l’autre, et je ne me dis pas celui-là est plus triste ou celui-là est moins intelligent sinon plus homme nature qu’homme société, et m’en vient alors à aimer ce que beaucoup déprécient, beaucoup de ceux-là même qui parleraient, dans les salons de la société, d’écologie, de retour à la nature, alors qu’en eux il n’y a plus beaucoup de cet homme nature, ni qu’ils ne l’apprécient vraiment et font plutôt en sorte qu’en eux on ne le voit que très peu. Je ne saurais pourtant dire s’il est plus apte que celui qu’ils sont devenus à la survie de l’espèce, encore qu’il faudrait s’entendre sur quelle espèce d’hommes on voudrait voir survivre tant il me semble que la première on la voudrait plutôt voir disparaître et qu’en effet elle disparaît sans qu’aucun ne s’en lamente vraiment, qui est comment les choses disparaissent avant qu’on se rende compte qu’elles ont disparues. C’est que l’homme société ignore à quel point la société a pris sur lui le dessus, qu’il ne saurait ni vivre ni penser sans elle, car il n’a jamais vécu ni penser sans elle au point qu’il ne puisse imaginer que l’homme puisse penser et vivre sans elle, qu’il y ait un homme nature qui n’en soit pas moins un homme qui pense et qui vit, quoique l’avenir puisse lui donner raison, qu’il ne reste déjà plus à la surface de la terre de ces hommes qui pensent et vivent autrement que lui : l’homme société.

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