Il n’avait douter qu’un instant, qu’un seul instant, et s’en était fini de ces folles certitudes, car c’étaient celles qu’il émettait sur le fol amour, quand en amour moins qu’en tout autre chose on ne peut être sûr de rien et venir armer de certitudes qu’elles ne soient par lui toutes bousculées. Et s’il s’était trompé sur toute la ligne ?, qu’il se disait, car la raison n’est qu’un long enchaînement de raisonnements et si l’un est vicié tous ne forment plus qu’un grand échafaudage d’erreurs, et en un instant il le vit s’effondrer à ses pieds le renvoyant alors à son sentiment premier que ces raisonnements avaient tant contrarié. Certes il ne voulait pas endormir sa pensée mais il n’aurait pas voulu non plus qu’elle lui gâche le sentiment. Les fondements de son être en étaient tout ébranlés. C’était donc ça aimer. Et cela exigerait une confiance aveugle. Il n’arrivait pas à s’y résoudre. Si l’amour était un rêve c’était un rêve éveillé où on avait les yeux ouverts, et il ne voulait rien perdre de ce qu’il y voyait : sa pensée y avait droit autant que ses sentiments. C’est qu’il avait passé l’âge des certitudes, ce qui ne rendait pas l’amour si facile à vivre, et qu’il pouvait en douter de celui qu’on pouvait lui témoigner comme de celui qu’il pouvait témoigner, car n’avait-il pas lui aussi aimer plus d’une fois ? Et qu’en était-il de ses amours passés ? Avait-il alors vraiment aimé ? On pourrait en douter quand on n’aime plus qui on a aimé. Il avait son opinion là-dessus cependant, mais d’elle non plus il n’était pas sûr : et c’était que quand on a aimé on n’oublie jamais qui on a aimé, qu’elles sont inscrites dans notre cœur à l’encre indélébile les personnes aimées et que cela fait de l’amour la chose la plus importante au monde et dont il ne faut en conséquence manquer ni le début ni la fin ; difficile en ce sens de faire un bon film d’amour mais encore plus difficile de vivre une belle histoire d’amour. Y faut-il plus de sentiments que de raison ? Il y avait encore cette phrase dans l’Emile de Rousseau qui lui revenait « c’est en s’oubliant qu’on travaille pour soi ». Lui fallait-il s’oublier en l’autre. Ce qui le trompait ce ne serait pas tant l’autre que son intérêt particulier : « Mon enfant, l’intérêt particulier nous trompe » poursuivait Rousseau dans l’Emile. Ne veut-on pas en effet plutôt posséder l’autre qu’être posséder par l’autre ou que de se perdre en l’autre ? Il n’était pas très sûr avec Rousseau que cela soit travailler à notre intérêt mais bien à celui de l’amour qui comme tout chose grande et belle n’est possible que par un dépassement de soi, pour ne pas dire un sacrifice de soi. N’en va-t-il pas ainsi des grandes et belles histoires d’amour qu’il est plus facile de voir au cinéma que de vivre, car elles exigent plus de force et de courage que n’en a le commun des mortels. Il parlerait de noblesse d’âme car c’est à cela que l’on se sent appelé quand on aime et c’est à ce titre qu’il ne voulait pas se refuser d’aimer. Mais ce serait alors trahir l’amour que de ne pas avoir la noblesse d’âme suffisante, de le vicier par une pensée justement sans hauteur d’âme, raisonnante et raisonnée, qui ne laissait rien passer, qui s’encombrait de détails et des plus insignifiants pour en faire tout un drame, bourgeois, aussi bavard que de boulevard, aussi mesquin que pitoyable, et ramenant tout à soi ce qui n’est pas ramener tout à l’amour où il faut s’oublier, comme aurait dit Rousseau s’il avait poursuivi par : quand on travaille à l’amour. Non il n’avait pas bien travaillé à l’amour ces derniers temps et plus qu’à tout autre il devait s’en prendre à lui-même et à une pensée ordinaire, médiocre, motivée par le souci de soi plus que par le souci de l’autre et la peur d’être trompé quand … Souffrir n’est rien. Aimer est tout.
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