vendredi 31 décembre 2021

Couple ou pas couple

 

L’homme naît seul et tout le malheur de l’homme vient de ne pas savoir le rester. Pascal disait de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre, il faudrait ajouter seul dans une chambre. Mais reprenons : l’homme naît seul et tout le malheur de l’homme vient de ne pas savoir le rester. Car telle est sa condition et il ne peut y échapper. C’est aussi celle de sa liberté. La dépendance des premières années de sa vie ne justifie pas tout. On dit à tort que bientôt il gagne son indépendance quand il n’a de hâte que de créer d’autres dépendances, et pour se justifier d’avoir abdiqué de sa liberté il préfèrera parler de responsabilités. Les couples qui se séparent disent reprendre leur liberté, mais ils n’auront d’autre hâte que de se remettre en couple. Ils disent ne pas pouvoir rester seul, qu’ils ont besoin de l’autre comme de leur autre moitié. C’est avoir oubliés que l’homme naît seul, et faut-il ajouter entier. Mais vivre en couple s’apprend et l’homme a appris à vivre en couple. Soit, mais que l’on ne donne pas comme naturel ce qui s’apprend, ou comme humain ce qui est social, le fait de la société. L’homme seul est tout aussi humain, quant à social il peut l’être autrement qu’en couple, que comme une moitié, mais en restant entier. On peut ainsi imaginer une autre forme de société ou personne n’abdiquerait de sa liberté comme de son intégrité. Une société amicale poussant l’amitié plus loin que jamais, on pourrait y parler d’amitié amoureuse mais on ne parlerait plus jamais de sa moitié, de sa responsabilité, de son sacrifice, de sa dépendance, de sa descendance. L’homme naît seul à quoi bon lui inventer un père, une mère, quant aux frères tout le monde sera frère. Il ne pleurera pas parce que lui n’a pas de papa ou de maman, il ne pleurera pas leur absence, il se fera à sa condition de petit homme parce qu’il n’en connaîtra pas d’autre ; il lui sera ensuite d’autant plus facile de le rester, seul. On peut imaginer par ailleurs mille formes d’associations libres où le couple n’en sera qu’une parmi tant d’autres. Il est bien sûr entendu que l’homme est naturellement porté vers l’autre, mais il n’y aura plus lieu de déterminer à l’avance qui doit être cet autre et pour combien de temps il doit l’être, ni s’il doit l’être de façon exclusive ; mais surtout l’homme saura rester seul qui est ce qu’il ne sait pas. Cette incapacité à l’être n’est pas comme on pourrait le penser son fait, car être seul répond plutôt, comme on l’a vu, à sa condition d’homme : l’homme naît seul. C’est donc la société qui veut régir la vie des hommes qui ne veut pas entendre parler de l’homme mais des hommes, qui ne veut pas que l’homme puisse envisager sa condition d’homme autrement que comme une condition sociale, en commençant par dire que l’homme est un être social. L’homme seul (qui est ce qu’il est fondamentalement) est donc mal vu, comme en opposition à la société, comme asocial, ce qu’il n’est pas forcément, ce qu’il ne serait pas forcément si l’on ne forçait pas son ressentiment, si l’on ne faisait pas qu’il se sente mal à l’aise d’être seul. Il y a de plus en plus de gens qui sont seuls, faut-il plus longtemps tout faire pour leur rendre la situation invivable et que la morale s’y oppose, pour que si certains goûteraient ainsi un certain bonheur ils n’oseraient encore l’affirmer. Seraient-ils pourtant les pionniers d’une nouvelle forme de vie en société, les pionniers malheureux, les pionniers aventureux, ne sachant pas très bien où ils vont, mais parce que rejetés d’un monde où ils ne veulent plus vivre, parce qu’épris de liberté et de ses grands espaces ouverts qui s’offrent à l’homme libre, à l’homme seul, c’est-à-dire qui se fait à sa condition d’homme au point de l’aimer, d’aimer être un homme, entier, pas la moitié d’une moitié. Tout cela il n’est pas sûr qu’il est à l’apprendre, mais ce qu’il lui faut désapprendre c’est tout ce que la société lui a appris comme ce qu’elle fait passer pour être lui et qui n’est pas lui mais elle, la société, une certaine société qui se fait appeler la société, quand il peut y en avoir d’autres de sociétés où l’homme qui naît seul pourrait rester seul sans se sentir pour autant le plus malheureux des hommes, sinon plus proche de sa condition d’homme et pourquoi pas dire du bonheur d’être, pleinement, librement, sans que l’autre nous fasse défaut, car nous ne sommes pas seul à être seul, nous n’avons jamais été seul à être seul, et de seul à seul on peut peut-être mieux s’entendre que par l’entremise de tous sur chacun qui est comment procède la société du plus grand nombre sur le singulier qui est l’homme.

Il est toutefois une disposition de notre esprit contre laquelle il faut autant que possible se prémunir et qui est de ne retenir de ce qu’il pense que ce qui l’arrange, et, tandis qu’il retenait tout ce qui vient d’être dit, quelque chose venait infirmer ou déranger cette pensée et d’autant plus sévèrement que ce quelque chose se fondait sur un vécu personnel qui pourrait s’inscrire il est vrai en un temps où il n’était pas possible de concevoir sa vie autrement qu’en couple. En réalité il voyait simultanément cet abattement et cette inertie qui frappait les gens qui se retrouvaient seul, et que ceux qui se mettaient en couple y trouvait un projet de vie qui pouvait les porter aussi loin que durerait le couple. Il n’avait observer rien de semblable parmi les gens seuls à part quelques rares exceptions à sa connaissance qui le devaient à leur état de fortune comme à ce qui semblait aller avec : leur niveau socioculturel. Ils pouvaient matériellement comme psychologiquement se passer du couple. Ils avaient atteint donc une indépendance autant matérielle que psychologique qui n’était pas donnée à tout le monde. Il en concluait très vite qu’on devait se situer à la préhistoire de l’homme en tant qu’être libre et indépendant et que le couple n’était qu’une phase transitoire. Mais si ce besoin de transcendance de l’homme ne pouvait que passer par l’autre où trouverait-il cet autre ailleurs que dans le couple ? La question restait posée et le temps où cet esprit vivait ne lui apportait pas de réponse. Cet esprit se revoyait lui-même tout feu tout flamme aux premiers temps de son couple, et comme il en était loin maintenant, et comme il se sentait incapable à lui tout seul de trouver dans la vie ce sens et cet élan. Pourtant, se disait-il encore, il faudra bien qu’un jour l’homme cesse de le chercher chez l’autre et le trouve en lui-même. Il entendait par là sans s’aliéner, sans devenir de l’autre son esclave ou sa moitié. On aurait dit que c’était l’esprit d’une femme qui parlait mais si l’on regardait l’homme et la femme de part leur esprit plus que de part leur physique il n’est pas sûr que là où dans le couple on voyait la femme on y voit pas l’homme. Enfin, l’homme, celui qui prétendait être l’homme dans le couple comme celui qui prétendait être la femme dans le couple, n’était pas prêt de pouvoir s’en passer pour exister ou plus précisément pour trouver un sens à son existence comme l’énergie pour la porter, ce qui ne les empêchaient pas non plus d’en ressentir le poids et d’en parler parfois comme d’un fardeau. Quand l’homme seul il est vrai non seulement pouvait apparaître aux autres comme léger mais aussi (et cela l’esprit l’avait perçu) se sentir lui-même léger ; c’était le sentiment même de la liberté qu’il ne pouvait encore pas apprécier tandis que l’absence de poids de son existence lui était elle alors insupportable au point qu’il pouvait faire une dépression révélant par là l’absence, le manque, le vide, qui l’habitait. Lui avait t-on trop dit qu’il n’était pas fait pour vivre seul qu’il avait fini par ne plus pouvoir l’être, par ne plus pouvoir ressentir le bonheur de l’être qui n’est pas le bonheur d’être à deux, puisque l’homme naît seul et sera sans doute appeler à l’être de plus en plus, puisque telle est sa condition et pourquoi serait-elle forcément mauvaise ? Entendrait-il davantage ou répondrait-il davantage à sa condition d’homme en entendant et répondant à l’appel de la femme plutôt qu’à l’appel du grand large ? Tant de questions se posaient encore à l’esprit libre, libre de penser au couple ou pas au couple.

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