samedi 14 mars 2020

Le Rapporteur (et les sentiments humains)


S’il y a bien une notion qui soit jamais restée étrangère aux extra-terrestres c’est celle de sentiment qu’ils commencèrent à étudier comme les astrophysiciens peuvent étudier les trous noirs qui n’ont aucune visibilité sinon gravitationnelle. Incapables donc de voir ce qu’est un sentiment pour un être humain puisque incapables d’en ressentir ils purent néanmoins l’appréhender par le raisonnement ainsi que cette force des sentiments ou force gravitationnelle, les sentiments tournant comme des astres morts autour des êtres vivants. Ils en conclurent ainsi que tel un trou noir il pouvait absorber toute la lumière ou énergie ou intelligence de l’être humain. Quand au temps, relativement long ou relativement court, à leur échelle qui est celle de l’éternité, de sa prégnance sur le cerveau humain qu’il captait ou absorbait à des degrés divers, voire dans sa totalité, il peut être comparé pour s’en donner une idée au temps qu’accapare votre pensée la dernière visite qui vient de vous quitter, sur qui vous venez de refermer la porte, et à qui peut-être même avant que le bruit de ses pas se perde dans l’escalier vous ne pensez déjà plus. Et si vous pouvez continuez à y penser alors qu’elle est sortie de votre champ de vision c’est que ce sentiment agit sur vous comme une image rémanente. Tout ceci témoignait à quel point les extra terrestres n’avaient aucun sentiment de ce que pouvait être justement un sentiment pour les humains. Le Rapporteur, sûrement pour avoir trop longtemps prolongé son séjour sur terre, n’en était lui cependant pas complètement dénué sans pouvoir toutefois se l’expliquer sinon comme un phénomène étrange provocant en lui des émotions comme une maladie ses symptômes. Il se trouvait par conséquent dans l’impossibilité de leur en expliquer ni le comment ni le pourquoi. Il n’est pas sûr, dit-il, comme pour s’en excuser, que les hommes eux-mêmes puissent s’en expliquer tant cela parait échapper à l’empire de la raison. Ce serait alors, insista le Rapporteur, comme une forme de déraison. La raison mise à mal expliquerait cette souffrance engendrée par le sentiment chez un être éminemment rationnel, commenta le rapporteur pour s’en sentir lui-même affecté et ne pouvoir expliquer le sentiment que par la raison. Le sentiment un trou noir de la raison. Et dans l’univers du commun des mortels il y aurait autant de trous noirs que d’étoiles scintillantes, mais certaines intelligences plus brillantes et moins scintillantes que d’autres s’en détacheraient cependant. Paradoxalement, poursuivit le Rapporteur, c’est d’elles qu’on parlerait comme d’intelligences froides parce que dénuées de sentiment, mais ce qui viendrait aussi confirmer, comme le trou noir n’est pas si noir que cela, que le sentiment n’est pas si dépourvu d’intelligence que cela. Pour la petite histoire, dit le Rapporteur, les hommes prêtent au savant qui vient de faire une découverte l’expression Euréka qui est comme une explosion d’émotion ou de créativité. Et appellent artistes tout celui qui nourrirait son œuvre de ses sentiments ou émotions. Ce qui voudrait dire que l’intelligence pourrait en être absente quand bien même l’on y trouverait ensuite quelque signe d’intelligence sans pouvoir être sûr pour autant que l’auteur ou créateur en ait eu conscience, et même en fut dotée. Le Rapporteur ne pu s’empêcher d’avoir un petit sourire quand il déclara que les hommes aimaient à se définir comme des êtres rationnels. Ce n’est pourtant pas ainsi qu’il les avait vus agir, s’empressa t-il d’ajouter. Les extra-terrestres qui en connaissaient aussi les ouvrages savants ne purent qu’acquiescer non sans grande satisfaction : enfin, les observations du Rapporteur coïncidaient avec les recherches savantes qu’ils avaient entreprises à leur sujet.

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