mardi 31 mars 2020

Le Rapporteur (et ce qu'il dit de l'histoire des hommes)


Il a été dit que les extra-terrestres avaient voulu le Rapporteur ignorant pour qu’il n’aille pas chercher chez les hommes ce qu’il saurait déjà des hommes, tant il est vrai que l’on ne trouve que ce que l’on cherche. Mais ce qui n’a pas été dit, car cela semble aller de soi, c’est que les extra-terrestres savants en envoyant un extra-terrestre voulaient avoir sur les hommes un point de vue qui ne soit pas celui des hommes, c’est-à-dire qui leur fasse voir les hommes autrement qu’ils ne se voyaient eux-mêmes et qu’ils se donnaient à voir dans les livres. Ce point de vue décalé le Rapporteur allait enfin leur rapporter, et de la façon la plus troublante, et au moment le plus inattendu, et c’est quand ils lui demandèrent ce qu’il savait de l’histoire des hommes. Devant son désarroi ils voulurent le rassurer : bien sûr de la plus récente, de la plus contemporaine, de celle que lui Rapporteur avait pu connaître de la bouche des hommes tandis qu’il vivait avec les hommes.

Le Rapporteur avait bien entendu parler de cette volonté des hommes de s’imposer à d’autres hommes qu’on pouvait bien appeler l’histoire mais que lui appellerait plutôt l'histoire des guerres ou des colonisations ou mieux encore l'histoire des volontés, car pendant son séjour parmi les hommes on ne lui avait parler que de guerres et de colonisations, et que s’il y avait une histoire écrite de la main des hommes c’était bien celle qui rapportait toutes ces guerres et toutes ces colonisations. En effet, dirent les extra-terrestres, qui ne voulurent pas entraîner le Rapporteur dans des considérations d’historiens et l’encouragèrent à continuer. Le Rapporteur sans doute un peu exalté par son propos, car à ce propos les hommes étaient exaltés et le Rapporteur qui disait ne faire que rapporter leur exaltation, ne se fit donc pas prier pour poursuivre. Eh bien, cette volonté des hommes était aussi volonté de faire l’histoire et dans l’histoire de rapporter cette volonté des hommes, mais lui le Rapporteur avait bien pu observer la réalité des choses humaines, et qu’elles n’étaient que le fruit non pas de la volonté des hommes mais de la nécessité. Quant à leur volonté souvent elle se retournait contre eux. Ainsi ceux qui avaient voulu coloniser les autres se trouvaient être à leur tour colonisés. Mais tandis qu’ils avaient voulu imposer la colonisation, c’est-à-dire par la force de leur volonté, c’est par la force de la nécessité qu’elle leur était imposée. C’est que poussés comme ils l’étaient, par la nécessité plus que par une volonté propre ou revancharde, les ex-colonisés colonisaient à leur tour les anciens pays colonisateurs, qui ne pouvaient plus les rejeter mais devaient les assimiler. C’est, poursuivit le Rapporteur, les mouvements de population motivée par la nécessité dont je peux seulement vous rapporter l’histoire, qui est donc l’histoire de la nécessité qui s’oppose à votre histoire de la volonté, car je n’en ai pas vécu d’autre durant mon existence parmi les hommes, sinon peut-être ce mouvement de population qui mériterait aussi de figurer dans l’histoire des hommes quoique non motivé par la nécessité, mais bien aussi par le capitalisme, et c’est le tourisme. Les vagues déferlantes du tourisme parce que fortunées étaient cependant mieux reçues que celles de ceux qu’on appelait les émigrés et les migrants, bien qu’elles occasionnaient plus de ravages écologiques et sans doute aussi économiques pour les pays qui se contentaient de la manne qu’elles déversaient avec elles, comme les conquêtes (actes volontaires rapportés par ce que l’on appelle l’histoire et n’est que l’histoire des volontés) et l’or des conquêtes qui n’a fait que nourrir les guerres et affamer les peuples. Il faut dire, rapporta le Rapporteur, que je n’ai vu se comporter plus comme un barbare que le touriste, et les hordes de touristes comme des hordes de barbares infester la terre entière. C’était comme un genre de guerre et leur genre d’arme était l’argent et leur volonté et leur toute puissance celle que leur donnait l’argent. Ils envahissaient plus facilement les pays pauvres mais aussi les pays riches s’ils étaient encore plus riches. Les touristes n’avaient cependant, ni la prétention, ni la volonté de faire l’histoire, et marquaient peut-être la fin de l’histoire des volontés ; tandis que les autres vagues déferlantes de populations, celles des émigrés et celles des migrants faisaient l’histoire, la véritable histoire des hommes, qui est elle motivée par la nécessité. Toutes les armées du monde, et toute la police du monde, ne pourra empêcher à cette histoire de se faire ; et même si les hommes ne veulent pas la retenir et l’apprendre, retenez-la et apprenez-la de moi, dit le Rapporteur, car elle est la véritable histoire des hommes telle que je l’ai vue de mes yeux et entendue de mes oreilles. Par elle les pays sont ce qu’ils sont (et non ce qu’ils voudraient être sans considération de l’autre) et les gens vivent ce qu’ils vivent (et non ce qu’ils voudraient vivre sans considération de l’autre). Tenez-vous en à ce que je vous en dit et ne vous attendez pas un jour à la trouver écrite de la main des hommes car elle n’est pas très flatteuse pour les hommes, mais il n’y a pas d’autre histoire que celle qu’écrit la main de la nécessité. N’y figure ni princes, ni rois, ni présidents, aucun gouvernement n’y dicte sa volonté, tout cela est bien dérisoire et figuratif, vous y penserez j’espère, dit le Rapporteur, lorsque vous lirez l’histoire officielle. Cette histoire officielle ne concerne que bien peu d’hommes, ce bien peu d’hommes qui voudraient que beaucoup s’y intéressent, et en s’y intéressant s’intéressent à eux. Mais ceux que j’ai connus, fréquentés, aimés, rapporta le Rapporteur, ne leur font que très peu cas, ne s’y intéressent pas à cette histoire officielle, et pour cause, ils ne connaissent et ne vivent que dans l’histoire de la nécessité.

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