Il a été dit que les extra-terrestres avaient voulu le
Rapporteur ignorant pour qu’il n’aille pas chercher chez les hommes ce qu’il
saurait déjà des hommes, tant il est vrai que l’on ne trouve que ce que l’on
cherche. Mais ce qui n’a pas été dit, car cela semble aller de soi, c’est que
les extra-terrestres savants en envoyant un extra-terrestre voulaient avoir sur
les hommes un point de vue qui ne soit pas celui des hommes, c’est-à-dire qui
leur fasse voir les hommes autrement qu’ils ne se voyaient eux-mêmes et qu’ils
se donnaient à voir dans les livres. Ce point de vue décalé le Rapporteur
allait enfin leur rapporter, et de la façon la plus troublante, et au moment le
plus inattendu, et c’est quand ils lui demandèrent ce qu’il savait de
l’histoire des hommes. Devant son désarroi ils voulurent le rassurer :
bien sûr de la plus récente, de la plus contemporaine, de celle que lui
Rapporteur avait pu connaître de la bouche des hommes tandis qu’il vivait avec
les hommes.
Le Rapporteur avait bien entendu parler de cette
volonté des hommes de s’imposer à d’autres hommes qu’on pouvait bien appeler
l’histoire mais que lui appellerait plutôt l'histoire des guerres ou des colonisations ou mieux encore l'histoire des volontés, car
pendant son séjour parmi les hommes on ne lui avait parler que de guerres et de
colonisations, et que s’il y avait une histoire écrite de la main des hommes
c’était bien celle qui rapportait toutes ces guerres et toutes ces
colonisations. En effet, dirent les extra-terrestres, qui ne voulurent pas
entraîner le Rapporteur dans des considérations d’historiens et l’encouragèrent
à continuer. Le Rapporteur sans doute un peu exalté par son propos, car à ce
propos les hommes étaient exaltés et le Rapporteur qui disait ne faire que
rapporter leur exaltation, ne se fit donc pas prier pour poursuivre. Eh bien, cette
volonté des hommes était aussi volonté de faire l’histoire et dans l’histoire
de rapporter cette volonté des hommes, mais lui le Rapporteur avait bien pu observer
la réalité des choses humaines, et qu’elles n’étaient que le fruit non pas de
la volonté des hommes mais de la nécessité. Quant à leur volonté souvent elle se
retournait contre eux. Ainsi ceux qui avaient voulu coloniser les autres se
trouvaient être à leur tour colonisés. Mais tandis qu’ils avaient voulu imposer
la colonisation, c’est-à-dire par la force de leur volonté, c’est par la force
de la nécessité qu’elle leur était imposée. C’est que poussés comme ils
l’étaient, par la nécessité plus que par une volonté propre ou revancharde, les
ex-colonisés colonisaient à leur tour les anciens pays colonisateurs, qui ne
pouvaient plus les rejeter mais devaient les assimiler. C’est, poursuivit le
Rapporteur, les mouvements de population motivée par la nécessité dont je peux
seulement vous rapporter l’histoire, qui est donc l’histoire de la nécessité
qui s’oppose à votre histoire de la volonté, car je n’en ai pas vécu d’autre
durant mon existence parmi les hommes, sinon peut-être ce mouvement de
population qui mériterait aussi de figurer dans l’histoire des hommes quoique
non motivé par la nécessité, mais bien aussi par le capitalisme, et c’est le
tourisme. Les vagues déferlantes du tourisme parce que fortunées étaient
cependant mieux reçues que celles de ceux qu’on appelait les émigrés et les
migrants, bien qu’elles occasionnaient plus de ravages écologiques et sans
doute aussi économiques pour les pays qui se contentaient de la manne qu’elles
déversaient avec elles, comme les conquêtes (actes volontaires rapportés par ce
que l’on appelle l’histoire et n’est que l’histoire des volontés) et l’or des
conquêtes qui n’a fait que nourrir les guerres et affamer les peuples. Il faut
dire, rapporta le Rapporteur, que je n’ai vu se comporter plus comme un barbare
que le touriste, et les hordes de touristes comme des hordes de barbares
infester la terre entière. C’était comme un genre de guerre et leur genre
d’arme était l’argent et leur volonté et leur toute puissance celle que leur
donnait l’argent. Ils envahissaient plus facilement les pays pauvres mais aussi
les pays riches s’ils étaient encore plus riches. Les touristes n’avaient
cependant, ni la prétention, ni la volonté de faire l’histoire, et
marquaient peut-être la fin de l’histoire des volontés ; tandis que les
autres vagues déferlantes de populations, celles des émigrés et celles des
migrants faisaient l’histoire, la véritable histoire des hommes, qui est elle
motivée par la nécessité. Toutes les armées du monde, et toute la police du
monde, ne pourra empêcher à cette histoire de se faire ; et même si les
hommes ne veulent pas la retenir et l’apprendre, retenez-la et apprenez-la de
moi, dit le Rapporteur, car elle est la véritable histoire des hommes telle que
je l’ai vue de mes yeux et entendue de mes oreilles. Par elle les pays sont ce
qu’ils sont (et non ce qu’ils voudraient être sans considération de l’autre) et
les gens vivent ce qu’ils vivent (et non ce qu’ils voudraient vivre sans
considération de l’autre). Tenez-vous en à ce que je vous en dit et ne vous
attendez pas un jour à la trouver écrite de la main des hommes car elle n’est
pas très flatteuse pour les hommes, mais il n’y a pas d’autre histoire que
celle qu’écrit la main de la nécessité. N’y figure ni princes, ni rois, ni
présidents, aucun gouvernement n’y dicte sa volonté, tout cela est bien
dérisoire et figuratif, vous y penserez j’espère, dit le Rapporteur, lorsque
vous lirez l’histoire officielle. Cette histoire officielle ne concerne que
bien peu d’hommes, ce bien peu d’hommes qui voudraient que beaucoup s’y
intéressent, et en s’y intéressant s’intéressent à eux. Mais ceux que j’ai
connus, fréquentés, aimés, rapporta le Rapporteur, ne leur font que très peu
cas, ne s’y intéressent pas à cette histoire officielle, et pour cause, ils ne
connaissent et ne vivent que dans l’histoire de la nécessité.
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