J’ai de plus en plus l’impression de vivre dans deux
mondes différents : celui de mes lectures et celui de ma vie. Et l’erreur
des intellectuels, non pas la mienne, serait de les confondre. La culture un
vernis. On gratte un peu à la surface et il n’en reste plus rien. Cela voudrait
dire qu’il y aurait des gens qui seraient non pas superficiellement atteint par la culture mais profondément atteint par la culture et échapperaient ainsi à la barbarie ambiante. Or, il
n’en est rien. Et, en état de conflit, il n’en reste plus rien de ces gens là et de leur culture. Mais il ne faut pas pour autant continuer de considérer la culture comme un vernis, seulement y voir la preuve qu'il s’agit bel et bien
de deux mondes différents : le monde où on vit et le monde de la culture que l’on
peut appréhender par les livres, par la musique, et nous voilà transporté dans
cet autre monde qui n’est pas le nôtre.
C’est un profond malaise que je ressens quand je
quitte l’un pour l’autre et n’y trouve rien qui me le rappelle. Il me faut au
mieux tout oublié de l’un, chose impossible, pour m’intégrer parfaitement à
l’autre. Cela n’est pas sans mettre du temps. On me dit absent. On me dit lent.
C’est le temps d’adaptation. Et je n’ai pas le temps. Et j’y reviens trop vite.
Et je ne les quitte que trop peu mes livres. J’en ai entendu dire qu’ils ne
pourraient pas vivre sans livres, comme d’autres sans musique. Quand, en
réalité, bande d’inadaptés, ils ne peuvent plus vivre dans l’un comme dans
l’autre des deux mondes, mais croient revenir plus riches, comme ces voyageurs
qui s’encombrent d’objets inutiles qu’une fois rentrés chez eux ils ont tôt fait
d’oublier.
J’oublie tout ce que je lis dès que la vie reprend sur
moi le dessus et ses droits. Dès que j’entrevois, pour y séjourner un peu,
qu’ils ne me seront d’aucun soutien et me priveront plutôt de ma vue qu’ils viennent troubler et de mes instincts
qu’ils viennent émousser. Mais les pires d’entres eux sont bien ceux qui
entretiennent en nous l’illusion qu’ils ont quelque chose à voir avec nous et
notre monde qui ne serait qu’un seul et même monde. Le référent c’est bien ce
monde, ce sont bien les choses de ce monde, c’est bien vous, lisez et vous
verrez, qu’ils nous disent. Lisez et vous verrez en effet ce qu’ils veulent
vous faire voir, et qui aura toutes les formes et toutes les couleurs de ce
monde, mais ne sera pas ce monde mais l’autre où je ne peux m’empêcher d’aller
avec vous.
Dernière précision. Il ne s’agirait pas non plus, comme
on peut trop facilement le penser à la suite de cet exposé, de deux mondes
parallèles, mais formidablement bien imbriqués l’un dans l’autre à la manière
des poupées Russe — au point que la guerre ne détruit pas uniquement notre monde mais en détruisant notre monde détruit aussi celui de la culture — et de sorte que les intellectuels sont portés à les confondre.
Ainsi, au fur et à mesure que s’inscrivent les histoires de ma vie s’inscrivent
aussi les histoires de mes lectures ; et mes souvenirs, qu’on dirait
inextricablement liés, mais je sais bien que non, que seulement confondus, je
les dois au deux mondes.
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