lundi 13 mai 2019

Le pédophile


De quoi on lui en voulait ? D'avoir éprouvé cette innocence, cette tendresse, cette douceur, au cœur des petites filles, car c'était bien de leurs cœurs qu'il s'agissait et non de leurs corps ; cette confusion ne pouvait régner que dans des esprits pervers et accusateurs, pas dans le sien, se défendait t-il. C'est qu'ils s'étaient incapables de percevoir cela, de ressentir cela, et préféraient se draper dans leur dignité offensée de bons pères de famille. Qu'est-ce qu'ils croyaient ? Comme eux, ils aimaient les chairs bien fermes, les formes bien pleines, d'une femme accomplie, mais ce qu'il n'y trouvait pas lui faisait préférer leur progéniture. Cette innocence, cette tendresse, cette douceur, il alla même jusqu'à dire ce petit goût sucré amer, ce qui lui valut d'être traité de salopard de pédophile. C'est qu'on était loin de penser comme lui, il aurait fallu pour cela avoir goûté très tôt aux cœurs de palmier et à la canne à sucre. Il n'en voulait pas aux palmiers. Il n'en voulait pas à la canne à sucre. D'avoir grandis, de s'être développés, d'avoir enveloppé leur être de quelques épaisseurs rugueuses au touché, car ils avaient su se préserver dans leur intimité. Mais il en voulait aux femmes qui n'avaient su préserver en elles tant d'innocence, de tendresse, de douceur et comme un petit goût sucré amer ; que jadis il avait goûté aux cœurs des palmiers et de la canne à sucre, et dont seules les petites filles d'aujourd'hui pouvaient le régaler.

Il ne savait que trop que, tandis que se raffermirait leur chair, leur cœur lui se durcirait, et qu'elles perdraient leur innocence bien avant qu'on leur ôta, sans compter ce petit goût sucré amer auquel il était si attaché. C'est pourquoi il marquait tant d'empressements, tant de sollicitudes à leurs égards, aimait à leur parler, aimait à les regarder, aimait à … ah ! S'il avait osé. L'aurait t-il retrouvé alors ce petit goût sucré amer, cette tendresse, cette douceur qui n'était pas, selon lui, celle de la chair, mais du cœur de palmier et de la canne à sucre dénudés. C'étaient eux, ces pervers, ces accusateurs, qui n'avaient pas honte de toucher, de coucher, de se vautrer dans la chair épaisse dont l'apparente mollesse laisse figurer quelque tendresse, quelque douceur, quelque innocence, dont le cœur lui est depuis longtemps dépourvu. Qu'avaient t-ils à dépuceler quand il n'y a plus d'innocence ? Et maintenant ces êtres dépravés osaient s'en prendre à lui qui n'était épris que d'innocence, de douceur, de tendresse ; qui leur laissait l'écorce et préférait le cœur, car c'était bien ce cœur qu'il voyait lui, palpitant et nu, tandis qu'eux ne voyaient que la chair, que pouvaient t-ils voir d'autres, quand leurs yeux s'étaient fermés depuis longtemps aux choses du cœur. Néanmoins, on retint contre lui ce petit goût sucré amer qui est celui d'un fruit encore vert, attestant qu'il y avait goûté, à l'enfant dans sa chair.

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