De tous ceux
qui pensent la langue : les linguistes et catéchistes en tout
genre, pieux ou laïques, je me targue d'être le premier à vous en
parler comme je vais vous en parler, c'est-à-dire pas en bien, car
ils ne sont que louanges. Ils lui rendent leur tribut, moi je ne lui doit rien: ni émoluments, ni titres ronflants.
Cette langue
vieillotte qui n'est bonne qu'à véhiculer des valeurs vieillottes
c'est par elle qu'on pense. Il n'y aura d'homme nouveau et de pensée
nouvelle que si l'on repense la langue. Pour qu'à son tour elle nous
amène à penser différemment. Car elle n'est pas neutre. Car elle
n'est pas indifférente à notre manière de penser. Mais peut-être
notre manière de pensée a évoluée mais pas notre langue. Alors ça
coince. Excusez ce ton peu professoral, je ne suis le professeur de
personne, et je vais même parler de choses triviales, voire
vulgaires, mais qui font la vie de l'homme ordinaire.
« Elle m'a trompé » dit l'homme que la
femme a quitté pour un autre. Or on n'entend par tromper faire
croire à quelqu'un quelque chose qui n'est pas vrai. Certes, elle a
couché avec lui mais il n'était pas entendu qu'elle ne couche pas
avec un autre que lui. Cette femme ne lui a rien laissé entendre ni
croire (je parle de ce cas précis) elle a seulement couché avec
lui, et voilà que, par ce qu'il apprend qu'elle a couché avec un
autre, il dit : « Elle m'a trompé ». Excusez
moi du peu, mais s'il avait couché avec une pute il ne dirait pas :
elle m'a trompé parce que cette pute est allé couché avec un
autre. Le paradoxe, le comble de la chose, c'est qu'il ira même
jusqu'à dire de cette femme que c'est une pute, alors qu'à la pute
il ne lui aurait rien dit et que c'est bien cela qui la distingue de
la pute : à la pute il ne lui aurait pas dit : tu m'as
trompé.
Il se croit
avoir des droits sur cette femme qui n'est pas une pute, qu'il n'a
même pas payé pour coucher, c'est à cela que je veux en venir,
c'est à cette valeur sous entendue que véhicule la langue et c'est
le mot tromper qui le trompe pas la femme ; le mot tromper qui
lui fait croire qu'il a des droits sur cette femme, cette femme je le
répète qui ne lui a cependant rien laissé entendre ni croire. C'est
cette langue qui le trompe avec le mot tromper. Et ce n'est pas qu'il
soit employer à tort, ce n'est pas que ce soit une incorrection que
de l'employer ici. C'est qu'il n'est pas neutre. C'est qu'il n'est
pas objectif. C'est qu'il véhicule des valeurs qui sont obsolètes,
des droits que l'homme croit encore avoir sur la femme et qui ne
doivent leur pérennité qu'à l'usage de mots comme celui de
tromper, mais qui sont démentis par les relations actuelles
qu'entretiennent les hommes et les femmes qui n'éprouvent comme
ultime barrière que celle d'une langue vieillotte, propre à
véhiculer des valeurs vieillottes.
Et je me
targue de vous parlez comme jamais on ne vous a parlé au nom d'aucun
catéchiste, je ne suis pas non plus féministe, seulement en butte
avec une langue qui voudrait m'amener à penser comme il ne nous est
plus donner de penser à nous les hommes ordinaires qui voulons avoir
des relations ordinaires avec des femmes ordinaires. Bon, parlons
maintenant du mot ordinaire et de ce qu'il véhicule. Ah, voilà que
je prends un ton docte. Non, basta, c'est toute la langue qu'il
faudrait passer au peigne fin, cette langue vieillotte qui véhicule
des valeurs vieillottes. Aux spécialistes de le faire, aux istes en
tout genre, aux laudateurs en tout genre. Non, n'attendez pas cela
d'eux, ils ne diront jamais rien de mal : la langue est leur gagne-pain. C'est à l'homme ordinaire qui déjà par ces actes
la bafoue, la transgresse, de trouver les mots correspondant à son
mode de penser actuel et de ne pas rester prisonnier de mots
véhiculant des valeurs vieillottes, l'enfermant dans une pensée
vieillotte, des mots comme tromper qui nous trompent.
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