mardi 26 juin 2018

Mon chéri


Mon chéri, lui disait sa mère. Il n'avait pas dix ans que déjà sa mère qui ne l'avait jamais aimé l'appelait mon chérie. Mon chéri venait en rechignant parce qu'on l'avait appelé et parce qu'on l'avait appelé mon chéri. Et cela ne manquait pas à chaque fois qu'il y avait des invités à la maison. On présentait mon chéri avec force éloges : c'était un gentil garçon. Quand les invités partait mon chéri débarrassait la table et faisait la vaisselle. Mais il n'y avait plus de mon chéri. Il s'appelait à nouveau Philippe, on avait aussi changé de ton pour lui parler. Le mon chéri était dit d'une voix plutôt traînante et douce, presque mielleuse. Mais c'était avec une voix qui portait haut et plutôt tranchante qu'on lui disait Philippe. Ça n'empêche qu'il préférait Philippe ; qu'il avait toujours préféré qu'on l'appelle Philippe. Au début, il ne comprenait vraiment pas pourquoi. Surtout que c'était Philippe qui prenait les roustes. Il n'y avait pas de mon chéri quand il y avait des roustes à prendre. Il n'y avait pas non plus d'invités présents. Seulement Philippe et son père qui frappait à bras raccourci et sa mère qui regardait sans rien dire. Un de ses frères devait bien traîné par là-aussi et sans broncher. Ça pouvait lui retomber dessus. Il y avait toujours des retombées. Seul le petit était épargné parce que c'était le petit. Le portrait tout craché de son père, disait la mère. Et le père n'était pas si bête que cela pour se porter des coups à lui-même. A moins que ce soit la mère qui ne soit pas si bête que ça. Mais mon chéri ou Philippe tardera aussi à le comprendre. C'est que les coups ce n'est pas vrai ça n'aide pas à comprendre ; en tout cas à Philippe les coups ne l'avait pas aidé à comprendre ce qui se passait. Il savait simplement qu'il n'aimait pas qu'on l'appela, que sa mère, c'était surtout sa mère, l'appela mon chéri, mais il ne comprenait pas pourquoi. Pourtant, ce n'était pas bon signe qu'on l'appela Philippe : Philippe vient ici ! Philippe où t'étais encore passé ? Philippe qu'est-ce que tu faits encore ? Pourtant quand il pleuvait des Philippe il ne tardait pas à pleuvoir des coups. Mais Philippe continua longtemps à préférer qu'on l'appela Philippe.

Jusqu'à ce qu'une femme qui n'était pas sa mère l'appela mon chéri. Avec une voix traînante et douce, presque mielleuse. C'était son amoureuse. Mais quand elle l'appelait mon chéri souvent il n'y avait qu'elle et lui. Comme quand on l'appelait Philippe. Les premiers temps ça l'inquiéta, normal. Philippe lui dit même qu'il n'aimait pas qu'on l'appela mon chéri. Ah bon, pourquoi ? Philippe ne savait toujours pas dire pourquoi, mais il détestait qu'on l'appela mon chéri. C'est Philippe, qui lui dit. Mais quand ils étaient tous les deux et qu'elle s'attendrissait un peu avec lui elle lui susurrait à l'oreille du mon chéri. Il n'aimerait jamais qu'on lui dise mon chéri, mais parce que c'était elle, et parce que c'était plus fort qu'elle que de l'appeler mon chéri, il la laissa l'appeler mon chéri. Puis, comme par miracle, elle commença à lui dire de moins en moins mon chéri. Philippe s'en senti comme soulagé. Bientôt même ce fut Philippe qu'elle lui dit et de plus en plus, au fur et à mesure que le temps passait, avec une voix qui portait haut et plutôt tranchante. Philippe vient ici ! Philippe où t'étais encore passé ? Philippe qu'est-ce que tu fais encore ? Philippe ne faisait rien de mal, Philippe était un gentil garçon, Philippe avait toujours été un gentil garçon et serait toujours un gentil garçon à qui l'on donnerait de temps en temps du mon chéri, mais qui jamais n'aimerait le mon chéri, c'est du moins ce qu'il pensait jusqu'à ce qu'elle ne l'appela plus mon chéri et là il se mit à le regretter. C'est vrai, il ne le regretta pas longtemps car c'était fini entre eux. Entre eux il n'y avait plus de mon chéri. Et c'est alors que Philippe comprit toute l'importance du mon chéri et qu'il fallait qu'il y ait toujours un peu de mon chéri, même si ce n'était pas vrai, même si cela ne durerait pas, même si les coups allaient pleuvoir après ; et puis qu'il n'avait pas à s'inquiéter pour son nom : Philippe, parce qu'on finirait toujours à la fin par l'appeler à nouveau Philippe.

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